mercredi 23 novembre 2022

Ma lulubelle

 Quelque chose d'étrange s'était produit dans la nuit.

C'était comme si son animal préféré était habité par celle qui l' aimait et avait tant aimé.

Par une nuit de septembre elle avait disparu alors que c'était la chatte la plus casanière du monde.

Depuis , un immuable cérémonial s 'est installé , au moment du coucher.

Elle attend que je sois seul , sans son vieux frère et compagnon pour entâmer un rituel amoureux qui débute par un petit ronronnement puis une avancée féline sur mon corps allongé .

De caresses en mimis sur sa truffe en forme de petit coeur , jusqu'au moment où avec son petit air si mignon, elle se laisse tomber sur le coté et offre son petit bedon tout rose à une séance de calins qu'elle acueille avec bonheur.

Nul ne saurait mesurer à quel point ce moment m'apporte douceur et apaisement.

Cela fait un peu plus de deux ans , qu'au terme de trois ans de lutte Béatrice a fini par demander à ne pas retarder l'ineluctable échéance.

Partie en me tenant la main aprés avoir posé son regard si doux sur moi, me donnant avant de s'abandonner définitivement, la force de continuer à affronter une vie , désormais dénuée de sens.

Etrangement, malgré mes efforts , c'est cette image de ce corps attaqué par la maladie que je conserve en ma mémoire.

Cette image d'elle , assise sur le lit médical, la veille de sa mort, pour regarder une dernière fois , ce jardin qu'elle aimait tant, ce cerisier sous lequel elle voulait reposer.

Ses yeux étaient fixes , elle regardait l horizon et semblait vouloir s'emplir de l odeur de l herbe coupée , de celle de la terre qu'elle aimait "gratter" comme elle le disait.

Je suis encore aujourd'hui incapable de poser des mots sur ce que j'ai pu ressentir.

C'est comme si pendant trois ans , je m'étais abandonné pour fusionner avec elle, être en elle, partager sa douleur , lui donner tout mon amour pour qu'elle puisse faire le grand saut sans angoisse, presque avec bonheur.

Celui que l on nomme "l'accompagnant" vit une sorte d'éffacement de ce qu'il est pour apporter à l'autre toute sa force de vie, comme si cela pouvait agir sur la maladie, comme si cela pouvait aider à gagner ce combat.

Mais que faire d'autre, à part lutter jusqu'à la dernière seconde.

On ne se prépare pas à cela, rien ne nous y prépare  car dés la sortie du ventre de la mère c'est la vie qui nous aspire.

La phrase qui m'avait été dite " s'initier c'est apprendre à mourir" était présente en moi comme une canne destinée à porter le poids d'une douleur qu'aucun terme ne peut décrire.

Il y a eu tant de présences amicales , chaleureuses dans cette maison , mais malgré cela le sentiment de solitude s'était installé confortablement et restait bien présent

Les phrases que l on entend , celles que l on se dit et répète à soi-même sont comme un mantra destiné à occulter une lancinante douleur qui s'est durablement insinuée dans mon être.

Pourtant , j'ai vécu et je vis encore aprés ces années.

J'ai même entamé une relation avec une autre femme , relation chaleureuse et tendre mais vouée à l'échec.

Il est en effet illusoire de penser que l on peut vivre à nouveau un amour d'une telle intensité avec un autre être.

Certains s'en satisferaient mais je suis ainsi fait, que la solitude me semble préférable à de faux semblants et de plus , immanquablement, même à son corps défendant on peut être amené à faire souffrir un être que l on estime.

Peut on parler de vie aprés être passé par cette épreuve qui touche tant d'entre nous , ne devrait on pas évoquer  survie? d'efforts constants pour "être " alors que l on "est" plus.

Certains parlent de cette part d'eux-mêmes qui disparait avec l autre,  mais pour ma part, je considère que c'est l'engloutissement de soi et qu'il reste aprés à renaitre sous une autre forme.

Comment retrouver l envie, le goût de toute chose ?

2 2024,   Une vie nouvelle ?

Et voila, ce changement auquel j aspirais est là. Fin d une vie professionnelle que d aucuns disaient chaotique mais que je qualifie de riche et marquée par le désir de faire au-delà des contraintes de mes différents environnements professionnels.

Les circonstances m ont permis de m installer dans un coin charmant , dans une campagne verdoyante, dans laquelle j espère trouver à nouveau l envie , le désir d avancer, de faire au travers de choses simples.

Fin de carrière au sein de la fonction publique territorial qui reste et restera malheureusement l environnement professionnel le plus con et le plus médiocre que j ai pu connaitre durant ces 40 années de métiers divers.

Un environnement qui tue les velleités de bien faire car , de par un système vérolé, il permet aux plus tordus d accéder à des responsabilités théoriques ( car en fait ils ne répondent de rien).

Les explications sont assez simples si l on prend le temps de se livrer à une analyse de la structure : Des politiques incultes, sans vision, amoraux à qui l on confie la destinée d une commune, et des responsables administratifs recrutés pour leurs capacités à se soumettre.

La dernière responsable que j ai connue dans ma carrière , ou devrais je dire séjour comme comme on parle d un passage en établissement spécialisé, représente tout à fait cela.

Une personne dégoulinante d affect , qui n'a jamais assumé la part conséquente de management liée à ses fonctions, et qui , chacun en convenait , faisait preuve d un comportement vis à vis des agents qui aurait du la conduire à une réforme pour raison médicale.

Et il faut évoquer également une élue en charge , d'une rare betise, ce qui paradoxalement la rendait extremement populaire auprés des administrés.

J ai donc tenté de naviguer le mieux possible dans cet environnement toxique, en admettant l anormal, l'absence de professionnalisme comme la norme.

Et c'est donc sans regrets que le 28 novembre 2023 je suis parti en congés en attendant ma retraite officielle.

Pour autant , j ai rencontré un certain nombre de personnels de grande qualité qui, avait la même lucidité que la mienne et tentaient d'apporter le meilleur service, en faisant abstraction de l insupportable connerie ambiante.

Ajoutons à cela, les errements d un Maire dont la seule caractéristique est la pratique d un clientélisme pour seule politique de la Ville, et on pourra comprendre à quel point je me suis senti libéré d un boulet qui avait mis ma vie en arret.


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